Category: Livres,Romans et littérature,Littérature espagnole

L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, coffret 2 volumes Details

Reviews

Tome IRoman unique et fascinantQue savais-je de don Quichotte avant d'ouvrir ce livre ? Qu'il combattait des moulins à vent, selon l'image d'?pinal, épisode repris à l'envi dans l'opéra de Massenet comme dans le beau film français de Pabst (1933) - où le rôle de don Quichotte est tenu par la grande basse russe Chaliapine (lequel l'avait également incarné lors de la création de l'opéra de Massenet en 1910) -, ou encore dans la comédie musicale "L'homme de la Mancha" que j'eus le bonheur de voir au théâtre des Champs-?lysées avec Jacques Brel dans le rôle principal. Cependant ces adaptations sont si éloignées - quoique à des degrés divers - de l'oeuvre originale que sa lecture a constitué une complète découverte. Pour au moins deux raisons : Cervantes écrivait en référence aux romans de chevalerie de l'époque, pour s'en moquer, contexte qui n'est plus nôtre ; surtout son don Quichotte est un gentilhomme fort raisonnable et avisé lorsqu'il n'est pas question de chevalerie : or c'est ce mélange permanent détonnant (et détonant !) qui en fait toute la saveur, mélange si intime qu'il est souvent difficile de démêler le véridique et l'imaginaire dans ses longues tirades et qu'il ne peut être rendu autrement que dans l'oeuvre littéraire. Si bien qu'en mettant l'accent sur la générosité naïve du héros, le ridicule des situations dans lesquelles il se met lui-même et la poursuite d'un inaccessible rêve, plus que sur son aspect gentilhomme et sa vocation de réparation des injustices et de dévouement aux malheureux et aux opprimés, conforme aux règles de la chevalerie, le propos du roman se trouve amputé, déplacé, voire dévoyé (ainsi dans l'opéra de Massenet, pourtant fort réussi - écoutez par exemple la prière de don Quichotte à l'acte III ou la scène finale de sa mort).Par bonheur ceci permet aussi que la lecture du chef d'oeuvre de Cervantes demeure de bout en bout passionnante. Certains récits sont mêlés d'intéressants aspects autobiographiques (notamment aux chapitres "où le captif raconte sa vie et ses aventures") puisque Cervantes demeura cinq années captif de barbaresques à Alger d'où il tenta de s'évader à quatre reprises avant d'être racheté in extremis à la veille d'être emmené à Constantinople. Une utile chronologie de la vie de Cervantes figure au début de l'ouvrage. La traduction moderne d'Aline Schulman, très vivante, restitue parfaitement le caractère d'oralité des contes et nouvelles qui constituent la trame du roman, dont j'ai de ce fait littéralement dévoré les quelques 1150 pages réparties sur les deux tomes. Enfin, quand tant de préfaces dévoilent prématurément le contenu du roman (que ne sont-elles placées en postfaces !), il est loisible ici - ce n'est pas le moindre mérite de cette édition - de lire d'emblée la préface et le texte introductif de la traductrice car tous deux ne portent que sur les obstacles à vaincre dans une telle entreprise. "C'est, ici et partout, l'oreille qui doit continûment être séduite : qu'elle soit blessée, et l'histoire qu'on lui conte s'interrompt. Lisez, la volonté de la traductrice a été que vous ne la lâchiez pas avant le terme. Avant que le héros n'expire", écrit Jean-Claude Chevalier en conclusion de sa préface. La réussite d'Aline Schulman, qui avoue avoir peiné six années pour y parvenir, doit être saluée.   Tome IIUn roman distinct du premier tome, encore plus extraordinaireContrairement à ce qu'on attendrait ce roman n'a pas été conçu d'une seule pièce. La "suite et fin des aventures de don Quichotte", comme le présente Cervantes dans un nouveau prologue au cours duquel il évoque sa longue vie, rappelant en passant qu'il a perdu l'usage de sa main gauche "dans la plus fameuse bataille de tous les temps" (celle de Lépante), fut publié en 1615, dix ans après le premier volume qui avait rencontré dès sa parution un succès considérable. Et le contenu comme les procédés narratifs ont évolué. On n'y trouve plus de nouvelles étrangères à l'histoire comme en contenait le précédent. Une grande originalité tient dans le fait que la plupart des personnages qui rencontrent don Quichotte et Sancho Panza le reconnaissent d'emblée car ils ont lu le premier roman ! En outre, comme était paru l'année précédente (1614) un volume apocryphe de nouvelles aventures de don Quichotte, c'est ce dernier qui, prenant connaissance de l'ouvrage, en dément formellement la véracité !... On est ébloui par la verve de Cervantes qui s'en donne à coeur joie, poussant le jeu jusque dans des titres de chapitres ("Où l'on raconte ce qu'on y lira", "Qui traite de ce qu'on verra si on le lit ou de ce qu'on entendra si on se le fait lire"). Il joue avec virtuosité de la crédulité absolue de don Quichotte dans le pouvoir des enchanteurs : Sancho, écuyer plein de bon sens et rusé, peut abuser son maître en y ayant recours... avant de se faire lui-même abuser de même par la duchesse qui les accueille avec son époux le duc et leur domesticité pour se divertir de leurs discours et de leur naïveté. Les épisodes afférents ont donné lieu à un opéra-ballet de Bodin de Boismortier ("Don Quichotte chez la Duchesse", 1743), fidèle à l'esprit du roman, divertissement raffiné dont il faut connaître la source pour l'apprécier pleinement. On mesure partout à quel point le couple que forment don Quichotte et Sancho Panza est indissociable. Enfin Cervantes a l'habileté de faire expirer son héros pour ne pas laisser libre cours à de nouvelles aventures apocryphes. Bien lui en prit puisque lui-même mourut l'année suivante...